Des yeux pour parler

Il y a dans ses grands yeux noirs tant d’histoires qu’il ne peut pas raconter encore. Des mots dans la bouche que ses nouveaux amis ne comprennent pas. Arrivé au CPE depuis trois mois, et au Québec depuis à peine plus, Issam écoute, observe, pleure aussi parfois dans sa langue. Isabelle son éducatrice, a appris quelques mots de sa langue maternelle qu’elle lui chuchote lorsqu’elle le console. Elle essaie de le comprendre, le devine souvent, met des mots en français sur les choses qui l’intéressent. Mais il demeure qu’elle a  toutes ces questions à démêler:

  • Est-ce que l’apprentissage de deux langues en même temps peut créer de la confusion et retarder le développement langagier d’un enfant?
  • Est-ce que l’utilisation de mots des 2 langues dans un même énoncé est un signe de confusion chez l’enfant?
  • Est-ce que le bilinguisme risque d’aggraver le retard chez un enfant qui présente un trouble du langage?
  • Vaut-il mieux qu’un parent parle la langue seconde à un enfant qui éprouve un trouble du langage ou des difficultés d’apprentissage de cette seconde langue?

Non. Pour toutes ces questions, la réponse est non. Il s’agit de grands mythes que la science permet maintenant de réfuter. En effet, lorsqu’on craint que le bilinguisme retarde le développement langagier d’un enfant, c’est « qu’on présuppose que le bilinguisme constitue une charge trop lourde pour les enfants (…) Il n’existe cependant aucune preuve systématique et empirique pour appuyer ces idées reçues (…) Les enfants exposés à deux langues produiraient leurs 1er mots vers 12 mois et leurs premières combinaisons de mots vers 18-24 mois tout comme leurs pairs monolingues. » (Paradis et al. 2005)

Les recherches démontrent aussi que les enfants présentant des troubles du langage ou retard de développement sont aussi capables d’apprendre deux langues et que la différence se situe plutôt dans la vitesse d’apprentissage. Leur bilinguisme n’aggrave pas le retard.

Cependant, plusieurs variables peuvent affecter le développement bilingue:

  • Facteurs individuels: intelligence, aptitudes, style d’apprentissage, motivation, personnalité
  • Facteurs familiaux: attitudes des parents, le nombre de langues parlées, scolarisation des parents, milieu socioéconomique, etc.
  • Facteurs environnementaux: quantité et qualité des stimulations en langue seconde, attitudes du personnel du milieu de garde, le statut de la langue cible dans la communauté, etc.

En début d’apprentissage, il est fréquent d’observer le même type de langage chez les enfants bilingues, qui se développent normalement, que chez des enfants qui ont un trouble du langage. Il importe donc d’être conscient qu’au cours des premières années d’apprentissage, les enfants peuvent présenter certains décalages dans leur développement qui cependant seront généralement légers et qui ne dureront pas (voir Nicoladis et al., 2006), contrairement au trouble du langage qui affectera généralement les deux langues. On observe aussi que les enfants bilingues emploient parfois des mots provenant de chacune de leurs langues dans une même phrase. Le jeune enfant apprend tout naturellement qu’il peut nommer un objet de deux façons différentes. « L’enfant bilingue a en effet en permanence deux codes linguistiques à sa disposition et parler signifie choisir le code approprié en fonction de l’interlocuteur ou de la situation » (voir Denni-Krichel). Il est aussi fréquent qu’un enfant préfère utiliser une langue pour certaines expressions. On sait donc maintenant que l’alternance de code caractérise le développement langagier bilingue.

Quelques autres manifestations normales chez les enfants qui apprennent une langue seconde (voir wwww.premiersmots.ca):

  • Période de silence pouvant durer jusqu’à 7 mois
  • Alternance de code (utilise des mots des deux langues dans une même phrase)
  • Diminution des compétences langagières dans la langue maternelle si celle-ci n’est pas stimulée à la maison
  • Présence d’un grand nombre d’erreurs grammaticales
  • Vocabulaire moins développé dans chaque langue

Plusieurs recherches documentent aussi les avantages du bilinguisme. On note que les enfants bilingues sont avantagés pour ce qui est de comprendre les besoins de communication de leurs partenaires de conversation. « Ils obtiennent aussi de meilleurs résultats à plusieurs tests d’habiletés cognitives: flexibilité mentale (créativité, ouverture, adaptation), tâches de résolution de problèmes non-verbaux, distinction entre la similarité sémantique et phonétique, capacité de juger de la grammaticalité des phrases » (voir Nicoladis et al., 2006).

Isabelle comprend que l’important pour Issam, c’est de réaliser que les deux mondes linguistiques auxquels il appartient, aussi différents soient-ils, essaient de se comprendre et de nouer des liens*. Cela répond chez lui à un besoin de sécurité et de continuité, essentiels à son développement. Valoriser la langue maternelle de l’enfant et éveiller les enfants du groupe à la diversité des langues s’inscrivent dans des pratiques de qualité.

Consultez le site ÉLODIL pour trouver une mine de ressources et d’idées à ce sujet. Consulter aussi le Guide d’autoformation pour les personnes oeuvrant en contexte plurilingue auprès d’enfants de 0 à 5 ans réalisé par le Comité ÉLÉ de Verdun en 2014.

 

Références:

  • Expression empruntée à G. Colpron (1996), tirée du document Je m’exprime et je grandis, CLSC St-Henri, 2003.
  • Armand, F. et Allaire, V. Dossier éveil à la diversité linguistique. Sensibiliser à la diversité linguistique et favoriser l’éveil à l’écrit en milieu pluriethnique défavorisé. Revue préscolaire, vol. 43, no 2, avril 2005.
  • Bialystok, E. (2006-2009). L’acquisition d’une deuxième langue, le bilinguisme pendant la petite enfance et leur impact sur le développement cognitif précoce. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants.
  • Denni-Krichel, N. Bilinguisme précoce, avantage ou handicap?, tiré de http://capoc.crdp-aquitaine.fr
  • Nicoladis, E., Charbonnier, M. et Popescu, A. (2006). Deuxième langue/bilinguisme chez les jeunes enfants et impacts sur le développement sociocognitif et socioaffectif précoce. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants.
  • Paradis, J., Crago, M., et Bélanger, C. Le développement langagier bilingue chez les enfants: incidence sur l’évaluation du trouble primaire du langage. Fréquences, volume 17 no. 3 août 2005.
  • Tupula Kabola, A. (2016). Le bilinguisme, un atout dans son jeu : Pour une éducation bilingue réussie. Éditions du CHU Ste-Justine.