La résilience des milieux de la petite enfance

L’avion survole le Québec enneigé et brasse un peu, sous les turbulences. Assez pour être en synchronie avec les idées qui tourbillonnent. Les gens du secteur francophone des milieux de la petite enfance du Nouveau-Brunswick, avec qui nous avons travaillé pendant 3 jours, nous ont démontré cela : résister dans la tempête, croire même quand les vents sont contraires. Là-bas aussi les mesures gouvernementales sont loin de supporter un réseau à bout de souffle. Et pourtant, les gens de l’association Soins et éducation à la petite enfance du Nouveau Brunswick ne lâchent pas le morceau, continuent de développer des formations, de soutenir les intervenants de leur secteur avec créativité, qualité, vigueur et vision.

L’avion atterrit enfin, nous redonnant l’impression de stabilité sous les pas. La réalité nous ramène pourtant aux turbulences d’ici : ce qui est actuellement difficile pour le personnel des milieux de la petite enfance au Québec, c’est que la vision proposée par le gouvernement ne correspond pas aux valeurs des milieux. Assurer la qualité avec moins de ressources est un changement de paradigme à travers lequel personne ne trouve de sens (ex : overbooking, roulement du personnel, ratio). Les décisions qui doivent être prises dans les milieux ne correspondent pas à leur cadre de référence et à leurs valeurs. Alors, les gestionnaires des milieux de la petite enfance se demandent comment faire accepter à leur équipe un projet qui ne suscite pas l’adhésion ? En plus de devoir s’adapter à une nouvelle réalité, les intervenants sentent qu’ils doivent le faire par obligation. Maintenir la qualité dans ces conditions, il est difficile d’y croire. Et si on n’y croit pas, il est drôlement difficile d’être mobilisé. Pour qu’un changement s’opère, on doit y voir du sens et des gains. Au contraire, les éducatrices ne voient actuellement que des pertes (ex : moins de temps de libération pédagogique, moins de personnel pour les transitions de début de fin de journée ou du moment de sieste). Les acquis semblent perdus : reconnaissance professionnelle, conditions de travail, temps pour planifier et réfléchir l’acte éducatif, etc. Alors, changer pour mieux, oui, mais changer pour moins bien, non. La résistance nécessairement s’installe. On ne comprend pas le changement imposé qui génère perte de pouvoir, perte de sécurité, perte de reconnaissance, perte de moyens, perte de sens. Les enfants ayant des besoins particuliers sont toujours là, mais la conseillère pédagogique non, ni le temps de rencontre d’équipe, ni le temps de planification. Alors, comment continuer d’offrir de la qualité aux enfants dans ces conditions? Des choix douloureux surviennent : renoncer à des activités particulières, au portfolio, au moment de libération pour rencontrer les parents, aux réunions d’équipe, au moment de soutien pédagogique…

Et les intervenants réalisent que s’il n’y a plus d’espace pour réfléchir l’acte éducatif, s’il n’y a plus d’interlocuteur pour échanger sur celui-ci, il n’y a pas de changement de pratique possible ni de veille de la qualité éducative offerte aux enfants. C’est la colère qui prend la place, la désillusion, les remises en question.

Alors, qu’est- ce qu’on fait ? On continue de nommer l’importance d’investir en petite enfance. Et au quotidien ?

La tentation est grande d’aller vers le glissement de ne pas vouloir démontrer que l’on peut faire autant avec moins, pour ne pas donner raison à ce gouvernement de couper dans les services à la petite enfance. Mais les enfants qui sont là n’ont pas à faire les frais de cette confrontation. Alors comment résister sans que les enfants en paient le prix ?

« J’apprends à faire différemment parce que le concret me résiste.  Je suis tenu de m’adapter, de trouver des voies nouvelles pour solutionner mon besoin. » (Cristol, 2011)

« Le lâcher-prise est une invitation à renégocier ses propres exigences.  Le renoncement à la perfection n’est pas résignation, c’est au contraire un tremplin pour aller plus loin. En ce sens, le lâcher-prise peut être entendu comme un projet d’engagement mesuré, centré sur l’essentiel. » (Weinberg, 2014)

Dans le contexte actuel, lâcher-prise c’est accepter de faire autrement pour se centrer sur l’essentiel. Lâcher-prise là où nous n’avons pas de pouvoir et reprendre du pouvoir là où l’on ne peut nous l’enlever : dans cette capacité créatrice de faire face. Si non quoi ? S’éteindre ou s’épuiser? Il y a assurément des deuils à faire sur des façons de faire auxquelles on tenait. Mais continuer de marcher permet de trouver des sentiers de travers auxquels on n’avait pas pensé, qu’on a peu empruntés et qui permettent de continuer à veiller à la qualité éducative pour les tout-petits. Malgré tout. CASIOPE est témoin quotidiennement dans les milieux du professionnalisme et de la résilience des intervenants en petite enfance qui continuent de dire : « Là-dessus, nous ne cèderons pas, veiller à la qualité éducative, même dans la noirceur, demeurera la priorité ».

Étonnamment, on peut y voir une opportunité, celle de réfléchir, de chercher le sens derrière nos gestes, de le définir, se le réapproprier, de dépoussiérer nos façons de faire, de les re-questionner et de re-choisir. La grande crise permet de reconsidérer ce qui autrement passe sous le radar du quotidien. Le nœud, l’obstacle, le manque nécessairement obligent à faire autrement. Nous avons besoin de reconnaissance. Il est souffrant de ne pas sentir cette reconnaissance dans les décisions gouvernementales. Alors pouvons-nous se la donner soi-même, comme moteur, cette reconnaissance de soi ? Se nommer pour se réapproprier notre pouvoir sur les façons de faire, plutôt que de subir. Il ne s’agit pas d’écraser, ni de se soumettre à une vision de la petite enfance qui ne nous correspond pas, mais au contraire de faire autrement pour le mieux des enfants qui sont là. Il s’agit, en fait, d’un acte identitaire. « Qui sommes-nous, là où nous sommes? » (Dorion, 2013). Se poser la question permet de choisir le lien de qualité avec les enfants, comme un grand acte de résistance et de clairvoyance.

Le manque imposé peut créer le mouvement, tel le morceau de puzzle manquant qui permet aux autres morceaux pris dans le cadre de bouger. Sans ce vide, il n’y a pas de changement possible. Alors, faire le choix du mouvement, de l’espérance et de la créativité. Pour les enfants. Mais aussi pour soi. Et pour garder ce réseau fort de lui-même. CASIOPE souhaite ici saluer la très grande capacité des milieux à s’adapter, à nommer les difficultés, à les reconnaître puis à les traverser et les transformer. Il y a un coût humain à cette adaptation. Cette période difficile pour le réseau laisse des traces et écorche. Sachez que vous trouverez toujours en nous des alliés pour vivre la traversée.

Janvier 2017

Sébastien Ménard et Karine Busilacchi, CASIOPE

 

 

Références :

Cristol, D. (2011). 50 conseils pour développer le goût d’apprendre. ESF Éditeur.

Dorion, H. (2013). Sous l’arche du temps. Éditions Typo.

Weinberg, A. (2014). Lâcher-prise, dans Changer le travail, 20 pistes pour améliorer la qualité de vie au travail, Revue Les grands dossiers des sciences humaines, no.36, oct-nov 2014.